Les sept Sages de la forêt de bambous 竹林七賢


Les « Sept Sages de la forêt de bambous » (竹林七賢) ont vécu pendant la période troublée des « Trois Royaumes » (三國/220-280) à proximité de la capitale du « royaume de Wei » (曹魏), « LuoYang » (洛陽), en Chine du Nord. Ils ont laissé des poèmes et des compositions musicales mais aussi des écrits sur le taoïsme qui témoignent de fortes individualités, d’une grande sensibilité et pour l’un d’entre eux, « Xi Kang » (嵇康), d’une remarquable sincérité dans sa foi au taoïsme naturaliste. Tous se sont éloignés du pouvoir politique et des responsabilités qu’on voulait leur confier dans cette période de guerres incessantes. Ils ont choisi de se retirer. Le refus d’un tel poste par Xi Kang a provoqué la réaction du pouvoir: il a été exécuté. Pour des générations de gens cultivés, et surtout à partir du Ve siècle, les Sept Sages sont devenus des modèles d’hommes libres. La tradition veut qu’ils se soient réunis dans un « bosquet de bambous » de la demeure de Xi Kang et se soient livré à des « causeries pures », buvant, fumant et célébrant les trois arts: poésie, calligraphie et musique. Des comportements excentriques leurs sont attribués: excès de boisson, nudité, … et surtout irrespect des rites dans un monde encore soumis aux conventions du confucianisme.

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Depuis toujours les chinois aiment regrouper les poètes et penseurs, calligraphes et souvent musiciens et/ou peintres, dès qu’on leur trouvait des points communs. Ces sept personnages qui ont vécu à l’époque des Trois Royaumes (220-280) n’ont peut-être été assemblés que par la volonté d’un historien du Moyen Âge chinois. C’est en effet une pratique conventionnelle en Chine que de composer ainsi des groupes de penseurs, calligraphes et poètes, musiciens et peintres en raison de certaines proximités de pensée et de sensibilité, perceptibles dans leur œuvre conservée ou dans les souvenirs qui courent à leur propos. Les raisons de leur regroupement posthume restent difficile à reconstituer aujourd’hui. Les Sept Sages du IIIe siècle ont été héroïsés dès le Ve siècle en raison de l’attitude exemplaire de ces intellectuels qui surent manifester, malgré leurs origines aristocratiques pour la plupart, leur détachement à l’égard du pouvoir politique après le déchirement de la « dynastie Han » (漢朝) et, dans le calme de ce retrait des affaires politiques, la pratique en petits groupes des « causeries pures », de tradition récente à la fin de la dynastie. La littérature et la peinture ont su ensuite, aux IVe et Ve siècles, en donner l’image de personnalités indépendantes, affirmant leur liberté personnelle de penser et d’agir, voire leur individualisme et leur détachement critique hors des sphères du pouvoir. Un certain nombre de gestes et attitudes emblématiques leurs sont attribués alors par la tradition: un comportement iconoclaste, un esprit « anarchisant » et anti-ritualiste, comportements qui vont de pair avec la consommation excessive d’alcool, une pratique dont il faudrait faire l’étude tant elle apparaît comme un « marqueur », un signe qui permet de qualifier une personnalité, et le fait de se promener nu ou d’uriner en public.

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Le groupe se composait de:

  • « Xi Kang » (嵇康/223-262), haut dignitaire, le plus grand poète et le philosophe le plus célèbre de son temps. Essai sur le caractère tout relatif du monde, il expose sa soif de « grande pureté ». Refus d’un poste proposé par « Si MaZhao » (司馬昭) par l’entremise de « Shan Tao » (山濤) avec lequel il rompt dans une lettre restée fameuse. Il est exécuté, mais joue de la cithare « GuQin » (古琴) jusqu’au dernier instant. L’année suivante, en 263, Si MaZhao envahissait le royaume de « Shu-Han » (蜀漢) et recevait, peu de temps après, la soumission de « l’Empereur Liu Shan » (劉禪).
  • Le poète « Liu Ling » (劉伶/221-300), dont la tradition en a fait un buveur invétéré.
  • Le poète « Ruan Ji » (阮咸/210-263); Deux motifs traversent sa poésie, la recherche de valeurs constantes, et l’impermanence de la vie.
  • « Ruan Xian » (阮籍/230-281), Neveu du poète Ruan Ji, musicien de très grand talent : en son honneur on a donné au luth chinois le nom de « ruan » (阮). La tradition a conservé l’image d’une attitude irrespectueuse à l’occasion du deuil de sa mère.
  • « Xiang Xiu » (向秀/228-281), féru de taoïsme il a rédigé un commentaire du « ZhuangZi » (莊子/classique taoïste rédigé par « ZhuangZhou » [莊周], penseur chinois du IVe siècle).
  • « Wang Rong » (王戎/234-305) fut un haut dignitaire et ancien général. La tradition souligne son comportement « sans égards » lors des cérémonies ».
  • « Shan Tao » (山濤/205-283), également haut dignitaire, le plus âgé du groupe. Taoïste exégète des anciens textes. La tradition en fait « le traître », celui qui retourne à la cour et sert d’intermédiaire entre le pouvoir et son ami Xi Kang pour que celui-ci accepte un poste à la cour.

Deux traits marquants de ce groupe étaient des pratiques en vogue auparavant dans les milieux intellectuels et dans certains milieux aristocratiques. Les causeries auxquelles les Sages se seraient complu s’inscrivent dans une tradition, celle des « causeries pures », qui avait déjà cours à la fin des « Han orientaux » (東漢). Dans cette période de désordre l’aristocratie et l’intelligentsia eurent souvent la réaction de choisir une vie de retraite où l’on pourrait se divertir intelligemment par des jeux de l’esprit entre gens de même culture. C’est surtout deux siècles après, dans les « Nouvelles histoires mondaines » (世說新語) qu’on leur a attribué les signes d’un comportement anticonformiste. Quant à leur soi-disant conduite scandaleuse, cette tradition posthume pourrait avoir été une façon de les discréditer, et les auteurs pourraient en être des proches du clan des Sima. Leur personnalité idéalisée fut donnée en exemple à plusieurs moments de l’histoire de la Chine, jusqu’à aujourd’hui: ils incarnent toujours une vie libre. Ils servirent de modèle au portrait générique du « lettré hautement affranchis », comme celui attribué à « Sun Wei » (孫煒) (2eme moitié du IXe siècle). Le motif, en peinture, des « Sept Sages de la forêt de bambous » revient souvent à la fin de la « dynastie des Ming » (明朝) et au début de la « dynastie des Qing » (清朝). Dans ces peintures réalisées par des lettrés, peintres amateurs qui, pour de multiples raisons, souffrent de leur condition et de la politique, les Sages paraissent avoir su s’affranchir superbement des rites contraignants et des servitudes de la vie politique qui règlent si étroitement l’existence du lettré chinois. Mais le regard des artistes chinois d’aujourd’hui pourrait bien nuancer cette image.

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C’est dans sa demeure de Chan Yang, un peu au Nord de la capitale Luoyang que Xi Kang rencontrait ses amis où tous prenaient part à ces « causeries pures ». En effet, après qu’il ait emménagé dans ce lieu, à part quelques voyages dans les montagnes un peu plus au Nord, il ne se déplaça plus jusqu’à sa mort tragique. Le motif du « bosquet de bambous » est très rarement pris au sens propre dans l’iconographie des Sept Sages. Dans les reliefs funéraires on distingue très nettement plusieurs ginkgo biloba, et d’autres essences d’arbre. Les vertus thérapeutiques du ginkgo connues « depuis toujours » en médecine chinoise pourraient s’expliquer par les capacités vaso-dilatatrices du ginkgo, générant une augmentation du débit sanguin notamment cérébral, ce qui pourrait permettre de traiter certains problèmes associés au vieillissement comme la perte de la mémoire… Le bambou, par ailleurs, est l’ornement favori des jardins de lettrés car il symbolise la résistance, aux tempêtes et il reste l’ami de l’homme pendant l’hiver quand toute vie a disparu. C’est un être exemplaire. Dans l’esprit du lettré si le pin est associé à la sagesse, le bambou l’est à la force et à l’éthique.

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